SOGNI DI CULORI (Editions Albiana)


Marianghjula Antonetti-Orsoni nous offre avec Sogni di culori l’émouvante suite poétique de son recueil Sfoghi (2009). Chant de célébration de sa terre et d’exhortation affirmée à l’espérance. Invitation à un voyage initiatique au pays des couleurs.
Marianghjula sait que les ciels de Corse se laissent difficilement apprivoiser et que le bleu de nos montagnes, le violet des collines répercutent leurs justes harmonies en échos scintillants jusqu’au fond des vertes vallées. Les plus grands peintres n’ont-ils pas été découragés par ces couleurs qui rendent un son inouï ? Avec une humilité toute franciscaine, dans la tradition de la poésie insulaire, notre poétesse s’efface et leur donne la parole. Magique prosopopée ! Les couleurs parlent. Elles disent dans la diversité et le chatoiement du monde, le malheur et les rêves des hommes. Oui, les couleurs changent au gré des nuages, des saisons, des émotions. Le poète, à l’écoute, fait silence, dans l’attente de l’aube. Il tire la leçon. Après avoir sonné le glas des illusions, il nous offre une aubade : l’appel à la fraternité, au devoir de mémoire, à l’espérance.
Même quand la nature prend les couleurs du deuil, la poésie de Marianghjula reste augurale.
La poétesse nomme et baptise. Elle convie ghjargali, fiumi è mare, toutes les eaux lustrales de l’île, à un rite de purification. Une parole, écharde dans la chair du poème, est l’honneur de l’homme : « Conscience ».
Le décryptage de la fantasmagorie chromatique du monde ne relève pas seulement du voyage sentimental. Il débouche sur une injonction morale :

« Rizzati è marchja ! A luce ti porta.
Avanza è cerca a luce ! »

Cheminement de la nuit noire à la lumière. L’homme, fragile créature perdue dans l’immensité. Nous sommes sous le signe de la sobriété fulgurante d’un Ungaretti, lorsqu’il dit :

« M’illumino d’immenso »

Marianghjula nous apprend également à lire le ciel et la terre dans la nuance (sfumatura). Poétesse d’estru paisanu, elle reste attentive à la voix des maîtres français.
Que chante ainsi la gamme des noirs, negrunotte, nerunigrume -où meurt le jeune arbousier ind’è a machja brusgiata, nerubughju - et du gris, grisgiu, grisgiacciu, grisgiunulu, grisgiognu, bisgiu ! Des couleurs comme des cris, des nuances comme soupirs.
Avec quelques paroles des aïeux, arrachées à la pierre, elle nomme sa terre et bâtit le poème.
Dansent les couleurs sur des airs de comptines, filastrocche et rondes enfantines.
Arc-en-ciel des mots battant à l’unisson des sentiments ! Echarpe d’Iris dévoilée par la lucidité !
Eblouie par les incantations rimbaldiennes, a nostra pasturella exprime la riche palette de ses sensations et de ses sentiments : le blanc, «fattu di cutrura, di matini ghjacciati, biancu d’estate è biancu d’inguernu » a l’éclat des « lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles », le vert, «culore di frundame chì trimuleghja» n’évoque-t-il pas des « vibrements divins » ? le rouge, « dans la colère ou les ivresses pénitentes », n’est-il pas, tour à tour, «culor di focu,di brusgiatura è d’infernu » et «focu natalecciu » ?
Débusquant les couleurs qui jouent à piattu piattè, à cache-cache, seuls le poète et la fée savent que « la terre est bleue comme une orange » (Eluard).
Ces «fioriture » sont variations musicales des quatre saisons (Stagione di culori), blason changeant de «l’homme intranquille», ballet de fiançailles des couleurs et des sons.
Marianghjula, qui enseigna les mathématiques, transcrit la nature en équations colorées. On penserait à une maîtresse d’école qui aurait pris le parti du Cancre de Prévert :

« Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur. »

Même la bise hivernale qui siffle in A Borga, chasse les moments de désespoir :

« Quandu l’inguernu si face sente
Tandu a zilefra fisca in A Borga
Per spazzà i mumenti d’addisperu. »

Le dernier mot reste à la lumière:

« Omu chì cammini
In a notte bughja
Ingutuppatu di neru
Ùn sì più nimu.
Ùn ti lascià inguantà
Da issu nigrume…
Avanza è cerca a luce. »


Marie-Jean Vinciguerra
Inspecteur Général de l’Education Nationale H.